Opium
Présentation
En 1851, sous la publication des Paradis artificiels Baudelaire faisait paraître et adaptait librement Confessions d’un mangeur d’opium, récit autobiographique et douloureux que Thomas de Quincey avait rédigé trente années auparavant. Apologie de l’opium ? Ici Baudelaire, tout comme de Quincey, écrit une oeuvre morale, et questionne en critique la servitude de l’opiomane.
La drogue apparaît alors, aux yeux des aliénistes, des psychologues mais aussi des artistes et des poètes, comme un véritable instrument d'exploration mentale. Les stupéfiants deviennent prétexte littéraire, phénomène nouveau où l’on pratique l’introspection de l’homme moderne.
Tel un manifeste littéraire, les récits de Gautier, Poe, Baudelaire et de de Quincey, permettent d'expérimenter de nouvelles formes d'écriture livrées aux vertiges de l'analogie. L'importance thématique de la drogue au XIXe siècle n'est donc pas uniquement le résultat d'un hasard qu'on dira sociologique ou économique (l'augmentation effective de la consommation dans certains milieux), elle est surtout profondément motivée par une révolution esthétique.
Le spectacle
Devant un cénacle de spectateurs, Redjep Mitrovitsa, opère en précepteur magistral.
Face à lui, un Thomas de Quincey, représenté en miniature vivante :
Marionnette noyée dans les brumes de sa pipe, nous pouvons l’observer évoluer comme un cobaye sous cloche, la disséquer au quotidien pour examiner ses questions et ses pensées ; tantôt au lit, tantôt assise, ou encore préparant minutieusement sa dose journalière. Elle nous raconte par l’image et ses postures muettes mais expressives à l’excès, la servitude par l’opium, les rêves, les cauchemars, les espérances. Le texte nous fait alors descendre dans les remous des paradis artificiels.
Le précepteur et sa marionnette-protagoniste (manipulée par Ezéquiel Garcia-Romeu) s’accommodent tous deux, de cette étrange intimité qui va établir les règles du jeu théâtral. C’est une expérience et son paradigme.
Aux « confessions d’un mangeur d’opium » nous ajoutons la vie d’un tableau impressionniste: Dans la petite chambre de notre Thomas de Quincey, viennent de Précieuses Marionnettes chinoises d’une autre époque, tel un rêve exotique ou son propre rêve asiatique à la longue robe de soie, comme il le disait lui-même. L’une peint à l’encre de chine des Paysages vaporeux, une autre allume des petites torches dans la nuit obscure pour dissiper la peur, une troisième s’occupe du thé…et enfin, l’évasion de cette prison de l’opium, bien que les nombreuses années de ce forçat, au théâtre passent en quelques minutes, enfin la liberté retrouvée au prix d’un effort infini.
La scénographie
Une jauge de 250 spectateurs.
Un grand arc de cercle de rideaux noirs pour fond de scène, mais ce fond semble se perdre dans un espace insaisissable. Peu de lumière. Quelques lampions chinois.
Devant ce fond sont plantés des paravents, disposés en labyrinthe, chicane et quinconce.
Ces panneaux nous cachent « une sorte de voie libre et directe ».
Ils participent à la création de l’invisible. La sensation d’espace sans limite s’accentue.
Au milieu, face aux spectateurs, une table, sorte de plateau de scène surélevé, mais dont «l’anatomie» est celle d’une table de billard. Une grande lampe, dont la structure est exactement aux mêmes dimensions que la table, recouvre cette dernière. Par un jeu de tringles et de poulies, elle s’élève ou redescend, changeant la dimension du faisceau de lumière dans l’espace.
Cette table, représente la chambre de Thomas de Quincey. Alors que le reste de l’espace, appartient au monde obscur, toute la vie à lieu dans cette petite chambre symbolique. Un lit apparaît, une table s’escamote, un samovar se met à bouillir. Des brumes épaisses recouvrent la table sur quoi tout objet se met à flotter. Bien que la table soit équipée de 4 pieds, et que l’on voit en dessous, le technicien manipulateur qui s’y cache, par un effet magique, reste transparent et invisible !
Documentation
Littérature psychotrope
L'histoire littéraire des stupéfiants commence véritablement en 1821 avec la publication des Confessions d'un mangeur d'opium anglais de Thomas de Quincey. L'ouvrage est très rapidement adapté par Alfred de Musset, puis traduit par Baudelaire. La drogue apparaît alors, aux yeux des aliénistes, des psychologues mais aussi des artistes et des poètes, comme un véritable instrument d'exploration mentale. L'époque romantique (parce qu'elle valorise l'inspiration et non plus l'imitation) s'intéresse beaucoup aux mécanismes de l'imagination tels qu'ils se manifestent à nu dans le rêve, l'hallucination ou la folie. La drogue apparaît d'ailleurs comme une "folie expérimentale", volontaire et provisoire. L'opium, le haschisch puis la morphine et l'éther à la fin du siècle (avant que d'autres produits ne suscitent d'autres expériences au XXe siècle: peyotl, mescaline...) - permettraient donc de surprendre la pensée et la mémoire telles qu'elles fonctionnent en deçà des bornes de la conscience. De surcroît, les récits de de Quincey, Baudelaire, Gautier permettent d'expérimenter (à l'instar de l'écriture fantastique et du récit de rêve) de nouvelles formes d'écriture moins soumises à l'ordre logique et chronologique et livrées aux vertiges de l'analogie et aux cocasseries du coq-à-l'âne. Inversement, la littérature elle-même pourra être considérée comme un stupéfiant, voire un poison. L'importance thématique de la drogue au XIXe siècle n'est donc pas uniquement le résultat d'un hasard qu'on dira sociologique ou économique (l'augmentation effective de la consommation dans certains milieux), elle est surtout profondément motivée par une révolution esthétique.
Bibliographie
· Béguin, Albert, L'Ame romantique et le rêve, José Corti, 1939.
· Gollut, Jean-Daniel, Conter les rêves, la narration des l'expérience onirique dans les oeuvres de la modernité, José Corti, 1993.
· Sociétés et représentations. Art sous dépendance. Toxicomanies et création, Les Cahiers du CREDEHSS, n°1, 1995.
· Jourde, Pierre, Empailler le toréador, L'incongru dans la littérature française, de Charles Nodier à Eric Chevillard, José Corti, 1999.
· Milner, Max, L'Imaginaire des drogues, de Thomas de Quincey à Henri Michaux, Gallimard, 2000.
· Pichois, Claude, «Baudelaire et le haschisch. Expérience et documentation», Revue des sciences humaines, juillet-sept. 1967.
· Raymond, Marcel, Romantisme et rêverie, José Corti, 1978.
· Sangsue, Daniel, Le Récit excentrique, Gautier - De Maistre - Nerval - Nodier, José Corti, 1987.
· Schuerwegen, Franc, «Jean Lorrain ou l'étherisation», Revue des sciences humaines, n° 2, 1993.
· Yvorel, Jean-Jacques, Les Poisons de l'esprit, drogues et drogués au XIXe siècle, Quai Voltaire, 1992.
Sources
o Balzac, Traité des excitants modernes [1839].
o Baudelaire, Du vin et du hachisch [1851]; Les Paradis artificiels [1858-1860].
o Daudet, Léon, L'Homme et le poison [1925].
o De Quincey, Thomas, Les Confessions d'un mangeur d'opium anglais [1821].
o Gautier, «La pipe d'opium» [1838]; «Le club des hachichins» [1846], dans Récits fantastiques.
o Lorrain, Jean, Buveurs d'âmes [1893]; Sensations et souvenirs [1895]; Histoires de masques [1900]; Fards et poisons [1904].
o Mendès, Catulle, Méphistophéla [1890].
o Moreau de Tours, Du Hachisch et de l'aliénation mentale [1845].
o Nerval, Aurélia ou Le Rêve et la vie [1855].
o Rimbaud, Lettre du voyant [1871].
Distribution
Adaptation Marion Bottolier, Ezéquiel Garcia-Romeu.
Mise en scène-espace scénique, Ezéquiel Garcia-Romeu.
Collaborateur artistique, Laurent Caillon
Collaboration et supervision technique, Jean Pierre Laporte.
Marionnettes et accessoires, E. Garcia-Romeu.
Construction : Olivier de Logivière, Andréa Mella Diaz,
Pascale Pinamonti, NTN-CDN de Nice.
Images numériques et captation vidéo : Frédéric Maire.
Avec Redjep Mitrovitsa et Ezéquiel Garcia-Romeu
Production
Théâtre de la Massue, Compagnie Ezéquiel Garcia-Romeu.Coproduction : Théâtre National de Nice, CDN d'Aubervilliers, Théâtre de la Commune.
Avec l’aide de la DRAC PACA, la ville de Nice, le Département des Alpes-Maritimes, la région PACA.
Administration de production
Karinne MERAUDTél. : 06 11 71 57 06
Equipe artistique
Ezéquiel Garcia-Romeu
Metteur en scène - Dramaturge - Scénographe
46 rue Bonaparte, 06300 Nice. Tél. 07 70 00 75 40
Email
Né en 1961 à Buenos - Aires
Nationalité française. Bilingue, français – espagnol. Langues parlées : italien. Notions d’anglais et portugais.
Directeur artistique de la compagnie Théâtre de la Massue, Compagnie conventionnée par la DRAC PACA. Soutenue par La Région et le Département des Alpes-Maritimes et la Ville de Nice.
Après des études de guitare classique au conservatoire de Nice, et un diplôme de fin d’études, Ezéquiel Garcia-Romeu crée en 1985 sa compagnie où il exercera ses premières expériences de création. En 1990 il se forme à la mise en scène avec Jean Pierre Vincent.
Après des études de guitare classique au conservatoire de Nice, et un diplôme de fin d’études, Ezéquiel Garcia-Romeu crée en 1985 sa compagnie où il exercera ses premières expériences de création. En 1990 il se forme à la mise en scène avec Jean Pierre Vincent.
Son identité artistique
Auteur de ses propres spectacles, Ezéquiel Garcia-Romeu participe activement à l’exploration de formes nouvelles, situées à la croisée de plusieurs disciplines, et à leur reconnaissance, par le monde du théâtre et ses institutions. Adaptation d’œuvres littéraires, rénovation des classiques et des contemporains, art de la marionnette, scénographie et nouvelles technologies…, aujourd’hui, ces tendances ont trouvé toute leur place dans l’univers du spectacle vivant.
Adaptation d’oeuvres littéraires, rénovation des classiques et des contemporains, art de la marionnette, scénographie et nouvelles technologies…, aujourd’hui, ces tendances ont trouvé toute leur place dans l’univers du spectacle vivant.
Opéra
De 1987 à 2007, il met en scène des opéras pour enfants, dans le cadre des rencontres de chorales pour enfants, projet d’une grande envergure pédagogique et artistique soutenue par le département des Alpes-Maritimes, l’orchestre de Cannes dirigée par Philippe Bender et Alain Joutard : Marcel Landowski, Angélique Ionatos, John Appelton, Daniel Mesguisch, partageront successivement un même espace de création avec ces enfants, mis en scène par Ezéquiel Garcia-Romeu.
Théâtre
En 1998 il coécrit et met en scène avec François Tomsu Aberrations du Documentaliste dont l’interprète est Jacques Fornier, spectacle au 760 représentations ; le succès qu’il rencontre au Festival In d’Avignon, lui fait parcourir le monde et la France. Suivent de nombreuses créations, Micromégas, Ubu Roi, La méridienne, Métamorphoses, Anagrammes pour Faust, Opium… éveillant intérêt et enthousiasme, affirmant le goût d’Ezéquiel Garcia-Romeu pour la rencontre avec le public, encourageant son esprit de recherche. Dès lors, ses spectacles sont programmés au Théâtre National de Chaillot, à l’Odéon, au Théâtre de la Commune, à l’Auditorium du Musée d’Orsay…
Dès lors, ses spectacles sont programmés au Théâtre National de Chaillot, à l’Odéon, au Théâtre de la Commune, à l’Auditorium du Musée d’Orsay…
En 2003, lauréat de la Villa Médicis Hors les Murs, il est invité à la Caserne d’Alousie de Robert Lepage pour créer un laboratoire d’art dramatique lié aux nouvelles technologies.
Son esthétique explore des auteurs comme Voltaire, Jarry, Baudelaire, Valéry, Pessoa et fidélise autour de ses projets des comédiens comme Hervé Pierre, Mouss, Christophe Avril, Jacques Fornier… Il mettra en scène à l’automne 2011, en création au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, Banquet Shakespeare, texte d’après les tragédies de Shakespeare, organisé par Laurent Caillon.
Son esthétique explore des auteurs comme Voltaire, Jarry, Baudelaire, Valéry, Pessoa et fidélise autour de ses projets des comédiens comme Hervé Pierre, Mouss, Christophe Avril, Jacques Fornier…
Il mettra en scène à l’automne 2011, en création au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, Banquet Shakespeare, texte d’après les tragédies de Shakespeare, organisé par Laurent Caillon.
Ezéquiel Garcia-Romeu à été metteur en scène associé au Théâtre Granit-scène nationale de Belfort (1999-2003), au Théâtre de la Manufacture-Centre Dramatique National de Nancy (2007-2009).
Il est actuellement artiste associé au Théâtre de la Commune, centre Dramatique National d’Aubervilliers.
Redjep Mitrovitsa
Comédien
Formé au théâtre Blanc par Gérald Robard, puis au théâtre du Miroir par Daniel
Mesguich, à l'Ouvroir de Chaillot par Antoine Vitez et Madeleine Marion, et enfin au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique par Claude Régy, Redjep
Mitrovitsa a souvent travaillé avec ses maîtres.
Il était de ceux que Vitez invita à participer à des aventures telles que Hernani et Le Soulier de Satin en Cour d’Honneur du festival d’Avignon, avant de lui confier Oreste dans sa version d’Electre et de le diriger une dernière fois dans La vie de Galilée, de Brecht, à la Comédie Française. Sous la direction de Mesquin, il aura interprété Le Grand Macabre, Le Roi Lear, La Dévotion à la Croix. Avec Claude Régy, il a participé à Jeanne au Bûcher et, à l’automne 2007, à L’Homme sans But.
Mais Redjep Mitrovitsa a également travaillé avec des metteurs en scènes comme Georges Lavaudant, qui le dirigea à deux reprises dans deux rôles titres à la Comédie Française : Hamlet et Lorenzaccio (ce dernier lui valu d’ailleurs en 1989 le Molière de la Révélation Théâtrale), Brigitte Jacques qui lui donne le rôle du Dom Juan de Molière, Olivier Py (avec qui il collabore dans Le visage d’Orphée), Yannis Kokkos, Lluis Pasqual, Isabelle Nanty, Philippe Adrien, Lukas Hemleb, Michel Didym.
Interprète claudelien, outre le Soulier, il a joue dans La Trilogie des Coûfontaine, mis en scène par Jean-Paul Lucet et dans Tête d’or mis en scène par Gérald Robard. Il est aussi un grand interprète de monologues (Egarés dans les plis de l’obéissance au vent de Victor Hugo, mis en scène par Madeleine Marion au Petit Odéon, Le Journal de Nijinski , mis en scène par Isabelle Nanty et créé au Verger Urbain V avant une longue tournée).
Au cinéma, Redjep Mitrovitsa a tourné avec Miklos Jancso, Andrzej Zulawski, Yves Angelo, Gilles Bourdos, Alexandre Sourine, Bruno Herbulot, Fabrice Cazeneuve ou Patrick Tringale.
Formé au Théâtre Blanc par Gérald Roberd, puis au théâtre du Miroir par daniel Mesguish.
Presse
TELERAMA
PDF article Télérama du 20 octobre 2010
LE JOURNAL DU DIMANCHE
13 octobre 2010
Les vertus et méfaits de l’opium
Deux poètes de la scène au service de Baudelaire.
C’est en 1821 que sont parues à Londres les Confessions d’un mangeur d’opium anglais de Thomas de Quincey. Plus tard, en France, Baudelaire s’en fera l’écho dans ses Paradis artificiels, inspirés également de sa propre expérience. Il n’y fait pas l’apologie de la drogue mais se livre plutôt à un constat clinique et intellectuel de ses effets. Ezéquiel Garcia-Romeu met en espace ces interrogations sur l‘esprit humain. En maître es marionnettes, il anime des créatures miniatures tandis que Redjep Mitrovitsa, acteur de légende, édicte et joue les formules du poète: "La vraie réalité n’est que dans les rêves", "les chercheurs de paradis font leur enfer", et aussi sa grande question du salut: "Qu’est-ce qu’un paradis qu’on achète au prix de son salut éternel?" Le soin méticuleux du dispositif, la précision de la diction de cet interprète rare composent un spectacle précieux, avec des images parfois difficilement perceptibles, mais qui laisse imaginer les fantasmagories issues des effets de l’opium. Un exercice rare.
TELERAMA
PDF article Télérama du 13 octobre 2010
LE FIGARO
Par Armelle Héliot
Redjep Mitrovitsa et Ezéquiel Garcia-Romeu
Un moment de grâce et d'envoûtement avec Opium, écrit par le metteur en scène et marionnettiste d'après Baudelaire et Thomas de Quincey notamment, et interprété par un comédien qui n'est que profondeur et finesse. Et bien sûr, les apparitions mystérieuses des créatures d'Ezéquiel...
De loin, on pourrait croire qu'il s'agit d'une grande table de billard, mais il s'agit en fait d'un théâtre, d'une scène, d'un lieu d'apparitions mystérieuses. Disons qu'il pourrait s'agir de l'espace des songes, de l'espace des fantasmes...c'est ici que nous pouvons tenter de voir ce que voit le "mangeur d'opium"...
Un narrateur a surgi. Un jeune homme au visage pur, avec quelque chose d'un pensionnaire d'institution sévère dans ce costume très sobre et sombre. Redjep Mitrovitsa, interprète d'exception, à la voix prenante, très douce et très ferme, restituant les mille et unes nuances d'un récit aux articulations fines.
Le projet d'Ezéquiel Garcia-Romeu, grand artiste qui possède son univers et a élaboré un art exceptionnel qui lie le jeu, les grands textes et un théâtre d'objets, de marionnettes d'une délicatesse bouleversante, le projet, donc, est de mettre face à face un "précepteur magistral" et un Thomas de Quincey "représenté en miniature vivante".
Citons le grand organisateur : "Marionnette noyée dans les brumes de sa pipe, nous pouvons l'observer évoluer comme un cobaye sous cloche, la disséquer au quotidien pour examiner ses questions et ses pensées ; tantôt au lit, tantôt assise, ou encore préparant minutieusement sa dose journalière." On saisit, en découvrant, fasciné, les apparitions du "personnage" sur la grande table-théâtre, la servitude de l'opium et les rêves, souvent des cauchemars qu'il apporte. Mais aussi ce grand sentiment libératoire du début, et dont parle le "précepteur" narrateur, Redjep Mitrovitsa, ce moment de "paradis" dont on sait bien qu'il n'est qu'artificiel...mais qui exalte...C'est Ezéquiel Garcia-Romeu, qui, depuis les dessous de la table, manipule la marionnette et toutes ses chimères, avant d'apparaître un moment...
C'est évidemment Baudelaire qui nous enveloppe et ces Paradis artificiels. C'est Baudelaire traducteur de Thomas de Quincey et ce sont Les Confessions d'un mangeur d'opium, récit autobiographique composé vers 1820 et adapté par le poète des Fleurs du mal trente ans plus tard, qui irriguent cette porposition poétique très singulière.
Aucune complaisance dans ces textes, une analyse, un regard aigü, curieux sur cette manière d'explorer les possibilités de l'imagination, les complexités du cerveau. On ne peut pas dire du conscient et de l'inconscient évidemment. A la même époque, Théophile Gautier, Edgar Poe, comme Charles Baudelaire ou Thomas de Quincey, se préoccupent de ces questions qui sont pour eux liés à des problématiques esthétiques, à une révolution de la représentation.
Ne pas tout décrire, ne pas tout raconter : ce qui est beau et subjugue, ici, c'est l'instant. Le texte, la voix et la présence de Redjep Mitrovitsa, son regard, les choses que l'on croit voir, mais l'on n'est jamais certain d'avoir vu...Ce sont les mouvements, les silences, le va-et-vient de l'espace du Grand Parquet à la scène-table, c'est la présence aussi d'Ezéquiel Garcia-Romeu, qui un moment, apparaît. C'est ce spectacle unique et précieux, Opium.
LA TERRASSE
Catherine Robert
31 mars 2010
Ivresse et poésie
Comédien et marionnettes découvrent les arcanes de la drogue dans Opium, librement inspiré des Paradis artificiels de Beaudelaire et interprété par Redjep Mitrovitsa et Ezéquiel Garcia-Romeu.
Propos recueillis / Redjep Mitrovitsa
« Ezéquiel m’a proposé de travailler avec lui et m’a ainsi offert de revenir à un livre qui avait bercé mon adolescence et dont j’avais des souvenirs vifs et précis. A partir des confessions de Thomas de Quincey, procède la parole de Beaudelaire et c’est de son discours que je suis détenteur sur scène. La présence marionnettique permet des appuis, rendant l’histoire parfaitement intelligible et poétique. Une marionnette est une sorte de chose qui semble à l’affût, comme un enfant ou comme un chat : son existence est extrêmement forte et Ezéquiel donne aux siennes une vie propre qui excède tout ce qu’on peut attendre ! C’est une aventure très heureuse de jouer avec lui et puis, il y a la langue de Beaudelaire ! Le fil du récit est assez simple même si le texte est riche en complexités : Beaudelaire expose son sujet, vante les douceurs et les joies de l’opium pour ensuite montrer les douleurs de sa torture. J’avais oublié à quel point ce texte est moral ! J’avais conservé le souvenir d’une poésie noire et sulfureuse sur un sujet tabou mais Beaudelaire, plus encore que Thomas de Quincey, est loin de faire l’éloge de cette drogue.
La phrase de Beaudelaire fait événement et décor
Il dit ce qu’il y a de plus tentateur, joyeux, excentrique dans cette expérience mais on suit celui qui s’y livre pour mieux comprendre que c’est une abdication de la vie, de la liberté et de la création. Celui qui est en prise avec l’opium ne peut plus réfléchir ni produire. Passer un pacte faustien avec l’opium, c’est se priver de jouir du labeur de la création : à vouloir brûler les étapes, on brûle son âme. L’opium galvanise des choses qui refont surface avec une telle force indomptable et affreuse que c’en est cauchemardesque : c’est une atteinte à ce que Beaudelaire considérait comme la valeur la plus essentielle de l’existence humaine, la volonté. Ezéquiel a créé un dispositif scénique comme un grand livre des apparitions marionnettiques qui accompagne l’essentiel de ce spectacle qui est le style de Beaudelaire. Il y a une telle profusion d’images à l’intérieur de ce qu’il dit qu’il n’est pas utile d’entrer en concurrence avec elles. Il faut seulement faire en sorte que ces images parviennent à l’esprit du spectateur : ce qui fait événement et décor, c’est la phrase de Beaudelaire. »















